Auschwitz, et après ?

Compte-rendu de visite des camps d’Auschwitz et Birkenau le 8 avril 2018, dans le cadre du voyage organisé par l’UNC.

Sur les sites d’Auschwitz et Birkenau, nous nous sommes mêlés à des « hordes » de touristes débarqués de cars de tourisme dans une confusion qui, au premier abord, crée un sentiment de trouble. Que sommes-nous venus « visiter » ? Est-ce que nous allons vivre une rencontre avec l’Histoire ou sommes-nous conviés à un événement d’une nature quelconque ?

À l’entrée du camp d’Auschwitz, toutes nations confondues, nous observons des pictogrammes qui interdisent de manger sur les lieux, de porter des vêtements trop légers… comme dans tous les musées du monde… mais nous entrons dans un musée à ciel ouvert, tourné vers le ciel où l’on peine à imaginer la vie quotidienne des suppliciés tant le cadre paraît parfait… Des allées entretenues, soigneusement alignées, verdoyantes… (le camp d’Auschwitz I est une ancienne caserne polonaise).

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Les visiteurs constituent des « bataillons » disciplinés, casques sur les oreilles, suivant docilement des guides assermentés par le musée. Le ton est bas, monocorde, la discrétion est de mise… pour ne pas déranger les autres groupes. Et puis… au détour d’un « block », on entrevoit l’horreur, parce qu’on quitte le monde des hommes pour descendre dans les entrailles d’une machine de destruction physique et morale.

Au sous-sol du block 11, après de longs couloirs qui déjà inspirent la crainte… les cachots. Des pièces étroites et pratiquement aveugles, on pouvait y entasser jusqu’à vingt prisonniers, un peu moins dans les cachots destinés à la « famine ». Tout au fond à droite… l’inimaginable… trois espaces de la taille d’une cabine de douche (on les appelait les cachots-debout) par lesquels on accédait par une trappe comme dans un four et où quatre prisonniers pouvaient passer la nuit debout, serrés les uns contre les autres, sans ouverture, sans pouvoir s’asseoir… On comprend l’asphyxie du cœur et de l’âme, le sentiment de détresse absolue.

On ressort de cet enfer par un couloir de lumière qui nous mène tout droit au mur des fusillés. Au fond d’une cour aveugle, car les fenêtres du bâtiment adjacent (où les femmes subissaient des expériences de stérilisation) sont totalement obstruées. Le mur est recouvert de blocs de pierre devant lesquelles les prisonniers étaient sommairement exécutés après une longue agonie de tortures.

Une des facettes du crime se dévoile dans cette organisation, la froideur du crime de masse, impeccablement orchestré, mais dont on tente de dissimuler les conséquences. Une face visible nette et ordonnée et les bas-fonds d’une inhumanité.

Les écrits de Céline nous reviennent en mémoire et en particulier sa description du château de Sigmaringen où le gouvernement de Vichy s’était réfugié à la fin de la Seconde Guerre mondiale (D’un château l’autre), château d’opérette ressemblant à un décor en stuc où pourtant se déroulent à ses pieds des scènes orgiaques. Le parallèle avec la ville de Cracovie, si belle, si majestueuse, à une heure de route seulement des camps de la mort y fait forcément écho. Les plus belles façades cachent parfois la lie de l’humanité.

Le mot « visite » associé aux camps de concentration est difficile à prononcer… Que visitons- nous sous ce soleil radieux ? La mort ? Les torturés ? Les sacrifiés ?

Je m’attendais en entrant sur ce camp hautement symbolique et représentatif de l’univers concentrationnaire, sous le portail à l’adage connu du monde entier : Arbeit Macht Frei, à être envahie par l’émotion, mais non, je peux garder mon calme… Le « musée » a été pensé de manière à rendre hommage aux victimes, mais sans exposition outrancière du pathos.

Nous découvrons les salles contenant des vitrines d’objets ayant appartenu aux déportés : hommes, femmes et enfants, mais ce qui attire notre attention c’est le petit soulier d’enfant qui a dégringolé en bas de l’amoncellement d’effets personnels, artistiquement exposé.

La volonté des nazis était le crime de masse, l’anéantissement de populations entières, c’est  donc dans l’individuation que l’on peut faire renaître l’humanité. L’Humanité ne peut être conçue comme une entité informe, elle ne prend son sens que dans la souffrance d’un seul être, tel que l’exprime dans la religion chrétienne le sacrifice du Christ. À ce titre, les salles proposant des portraits datant d’avant-guerre sont significatives, car ils donnent à visage à ceux que le camp a voulu dissoudre dans l’Absurde.

L’Absurde ici peut se définir selon la conception de Jean-Paul Sartre qui considère l’Absurde comme « étant au-delà de toutes les raisons » (L’Être et le Néant). Nous pouvons encore comparer le labeur du déporté à celui de Sisyphe, condamné à rouler son rocher jusqu’à la fin des temps. Le prisonnier qui a échappé lors de la sélection à une orientation vers la chambre à gaz se voit condamner à travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive, en répétant inlassablement les mêmes gestes, avec la même servitude et sans aucune chance de se soustraire à une mort fatidique, seule échappatoire possible à l’enfer des hommes.

Le camp de Birkenau offre un spectacle différent de celui d’Auschwitz, le plan d’extermination est visible à l’œil nu par l’étalement des baraquements en bois ou en briques dans l’espace et par la vue des cheminées qui attirent tout de suite notre attention.

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Nous découvrons les châlits, lits à trois étages, les prisonniers s’y entassaient et par manque de place dormaient sur le côté parmi la vermine et les rats. Le corps perpétuellement recouvert de plaies d’origines diverses, l’individu n’est plus que souffrance et au bout de quelques jours voire quelques semaines des maladies comme le typhus viennent anéantir son dernier souffle.

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Le quotidien dans le camp est perceptible par l’absence d’espaces sanitaires, les latrines se résument à une pièce où des trous sont disposés en quinconce, aucune séparation, tout est collectif  dans le camp, la déshumanisation passe par la fin de toute intimité. Il existe d’ailleurs un espace de « quarantaine », qui est destiné à adapter le prisonnier à ses nouvelles conditions d’existence.

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L’organisation du camp de Birkenau, si elle est aussi méticuleuse que celle d’Auschwitz, ne laisse plus de place à aucune forme de « méprise » … Depuis le quai de débarquement où les personnes sont déversées des wagons à bestiaux jusqu’au chemin qui les conduit à la chambre à gaz, les précautions sont minimales, on ne cherche presque plus à masquer l’horreur. Le dispositif des vestiaires qui précède l’entrée dans la chambre à gaz ne vise qu’à éviter d’éventuels mouvements d’une foule qui reculerait devant le danger de mort imminente, la comédie n’a plus rien de baroque, le dépouillement est de mise.

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Arrêtons-nous alors sur les visages de tous ces adolescents que nous croisons lors de notre  visite du camp, en effet, les enseignants remplissent pleinement leur mission d’éveil des consciences, de nouveau de nombreuses nationalités se pressent pour constater de leurs yeux l’horreur des camps de concentration. Ils ont moins de 20 ans et se déplacent respectueusement et groupés dans le camp, mais que peuvent-ils comprendre à ce qu’ils voient ? La difficulté vient du fait qu’il n’existe pratiquement aucune trace des massacres, seules trois photographies prises au péril de sa vie par un prisonnier sont disposées près d’une clairière et elles présentent aux yeux innocents la nudité d’une mort infâme.

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Il s’avère que nous ne pouvons pas nous poser la question dans ces termes, il n’y a pas d’expérience humaine quelle qu’elle soit qui puisse préparer à l’indicible, l’âge n’y fait rien et d’ailleurs n’oublions pas que prisonniers et gardiens étaient pour la plupart très jeunes, il faut rappeler que les plus âgés étaient immédiatement exterminés ou ne pouvaient supporter bien longtemps les conditions de vie dans le camp.

Non, il semble que la seule valeur à prendre en compte soit la capacité d’imagination de l’individu confronté à la découverte des camps. L’auteur Charlotte Delbo, survivante de l’Holocauste, évoque cette caractéristique humaine dans son récit :

« Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser d’imaginer. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose des rudiments pour façonner ses rêves. À Auschwitz, on ne rêvait pas, on délirait. »

Les objets exposés, les bâtiments conservés, ne sont pas signifiants si on ne dispose pas de la capacité à concevoir ce qu’ils pouvaient engager. Il faut donc se représenter des situations qui sont totalement hors-normes, mais qui ont pourtant cruellement existé. Cela engage ce que l’on nomme le devoir de mémoire…

Ce travail est indispensable pour empêcher que les événements ne se reproduisent, pour élever les consciences vers un devoir d’humanisme. Mais il ne peut se satisfaire de commisération, il faut encore se souvenir du témoignage des hommes et des femmes qui ont vécu ces événements dans leur chair. Charlotte Delbo a donné à l’ouvrage précédemment cité le titre suivant : une connaissance inutile et explique à la fin de son ouvrage qu’elle est revenue d’entre les morts :

« Je suis revenue d’entre les morts et j’ai cru
que cela me donnait le droit de parler aux autres
et quand je me suis retrouvée en face d’eux je n’ai rien eu à leur dire
parce que j’avais appris là-bas
qu’on ne peut pas parler aux autres. »

Charlotte Delbo

Le pouvons-nous alors ? Pourquoi vouloir parler aux jeunes générations malgré tout ? Avons- nous réellement quelque chose à leur apprendre qu’ils ne puissent apprendre par eux-mêmes ?

Comme Charlotte Delbo si nous avons le droit de leur dire quelque chose c’est qu’il faut aimer la vie, l’aimer follement, car en aimant la vie peut-être éviterons-nous la mort inutile… Au moins, avoir conscience du bonheur de vivre et comme le dit notre auteur essayer de « faire quelque chose » de ce cadeau qui nous a été fait :

« Je vous en supplie faites quelque chose apprenez un pas une danse
quelque chose qui vous justifie qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau et de votre poil apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête à la fin
que tant soient morts et que vous viviez
sans rien faire de votre vie. »

Charlotte Delbo

S’il existe un devoir de mémoire, qu’il soit aussi une injonction à vivre, à vivre sans oublier…

 

Danielle Lemaire

 

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