Monsieur Pierre ANGENARD ou l’échappée héroïque

Pierre Angenard a commencé sa vie dans la petite ville de La Loupe, Eure-et-Loire. Il est né le 26 novembre 1921, son père est décédé des suites de ses blessures lors de la Première Guerre mondiale et son grand-père a fait la guerre de 1870, tous les deux ont reçu la Croix de Guerre. Un aïeul, Guillaume-Marie Angenard (XVIIIe/XIXe sicèles) a été bras droit de Robert Surcouf, et est devenu lui-même corsaire du roi.

Monsieur Angenard nous relate son engagement au cours de la Seconde Guerre mondiale.

J’ai commencé ma vie professionnelle en 1936 en tant que garçon boucher à Nogent-le-Rotrou. En 1939, j’ai 18 ans et je ne peux pas encore être appelé (20 ans). Le patron de la boucherie étant père de trois enfants est libéré et reprend son poste. Par contre le travail manque, car, en raison du rationnement, les Français n’ont droit qu’à 150 grammes de viande par semaine.

Sans emploi, je suis réquisitionné par les Allemands en 1942. Je travaille dans le parc du château de La Loupe, réquisitionné par les Allemands, nous empilons des bidons d’essence. Ensuite, je suis envoyé à Cherbourg. Au cap de La Hague arrivaient des gens de toute l’Europe. Grâce à quelques notions de langue allemande, je demande aux Hollandais ce que l’on fait ici. Ils m’expliquent que nous creusons des trous pour enterrer des mines pour empêcher le débarquement anglais. Je comprends alors que je vais contribuer de manière inique à l’effort de guerre contre toutes mes valeurs et ma volonté d’engagement au service de la France.

Pour échapper à cette emprise, j’ai simulé une rage de dents. On m’a envoyé à Cherbourg. Je voulais rentrer à Paris et surtout expliquer à ma mère que je souhaitais passer en zone libre. Au cours du périple que je vais vous relater j’ai bénéficié de l’aide du curé de ma paroisse qui m’a remis une sorte de passeport sur lequel était indiqué : « En cas de nécessité je vous recommande de porter secours à cette personne ». Le Curé-Doyen Lhomme était un homme courageux qui avait acquis une certaine renommée grâce à la publication de quelques ouvrages.

Mon voyage fut aussi l’occasion d’une rencontre avec un homme démobilisé, un militaire de carrière qui voulait suivre le même chemin afin de passer en Espagne. Nous avons quitté Paris en direction de la ligne de démarcation sur la Loire que nous passons en fraude à Vierzon. C’était en janvier 1943, il faisait froid mais heureusement il n’y avait pas beaucoup de neige. Nous avons été obligés de passer par Dax, qui était en zone rouge, occupée par les Allemands puis nous avons pris la direction de Bayonne en train. Nous devions descendre avant l’entrée en gare du train pour échapper aux nombreux contrôles d’identité. Pour cela nous avons emprunté des chemins escarpés dont une échelle scellée à un mur de 3 à 4 mètres en bravant tous les dangers.

Nous cherchions le presbytère, nous avons aperçu des clochers qui en réalité étaient la cathédrale. Le passeport délivré par le curé de La Loupe nous a permis de trouver asile auprès de l’évêque de Bayonne. Lorsque j’ai frappé à la porte du presbytère. On m’a demandé « Qui est là ? » Par réflexe j’ai répondu : « Un jociste » (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). Nous avons été conduits vers le logement des prêtres où nous avons été hébergés et un prêtre espagnol nous offrira une lettre pour un passeur.

La chance nous a quittés, nous avons été arrêtés au moment où nous montions dans le train et isolés dans un wagon. Mon camarade était champion de boxe moyen alors il a voulu assommer nos gardes, j’ai crié « non ». J’ai senti que le moment n’était pas opportun. Nous avons été déplacés dans un autre wagon. La porte de ce wagon n’avait pas de bouton, il suffisait de baisser la vitre et nous pouvions l’ouvrir de l’extérieur. Malgré la présence d’un soldat en armes, nous avons tenté le tout pour le tout et nous sommes tombés sur le ballast avec un 3e larron, nous avons couru le long des rails et nous nous sommes cachés jusqu’au soir.

Vers 18 heures nous avons repris notre chemin, à pied, à l’aide d’une boussole. Nous avons marché pendant 24 heures. Des carabiniers nous ont tirés dessus et nous avons été mis en prison à Pampelune. Nous sommes entassés à 8 dans des cellules prévues pour une personne pendant 39 jours et nous n’avions pas grand-chose à manger. J’ai perdu 10 kilos, chaque jour des hommes perdaient connaissance, dans un état de faiblesse extrême.

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On nous a remis dans le train, en direction du nord de l’Espagne. On nous a dit qu’on nous envoyait au « palacio » (hôtel) mais en fait, nos conditions de détention se sont encore aggravées. J’ai couché 100 jours sur le ciment, il y avait des trous avec du sang dans les murs. Les paillasses étaient empilées dans un coin, car elles étaient infestées de punaises. Nous n’avions qu’une petite couverture aussi nous nous collions les uns contre les autres pour garder un peu de chaleur. Il fallait se positionner sur le côté, plusieurs fois par nuit, on se tapait sur l’épaule pour indiquer un changement de position, car nos hanches devenaient douloureuses.

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Le nom « Mañana » se réfère à la réponse systématique qui leur a été donnée (demain, en espagnol).

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En mai-juin, nous avons été envoyés à Miranda de Ebro, certains se sont plaints de ce camp de concentration, pour nous c’était bien mieux, car nous étions à l’air libre. Nous avons été libérés grâce à l’intervention d’ambassadeurs, Franco nous aurait tous fait crever. Il y avait un système d’échange, un sac de blé américain contre un homme. Je passe au Portugal, qui est pro-anglais, et j’embarque pour l’Angleterre. Au cours du voyage, on nous annonce que Charles de Gaulle est en Afrique du Nord. Nous sommes alors détournés et nous prenons la route de Casablanca.

J’ai vécu un des moments les plus émouvants de ma vie lors de l’arrivée au port, tous les bateaux nous ont accueillis avec leurs pavois, sirènes et grands-pavois, et nous ont présenté les honneurs. Vraiment ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie. Nous étions accueillis, nous les damnés, chaleureusement alors que nous nous tenions au bastingage d’épuisement, affamé et plein de poux.

J’ai stationné à Médiouna. Le camp de contrôle était entouré de barbelés, car des espions allemands essayaient d’y pénétrer et certains étaient parmi nous. J’ai été interrogé par le 2e bureau. Je devais dire tout ce que je savais. J’ai signalé l’existence d’une voie ferrée désaffectée dans la forêt de Senonches à 12 km de La Loupe, remise en route par les Allemands. Plusieurs fois par semaine, un train de munitions y stationnait. Je n’ai pas parlé du parc de La Loupe, car je redoutais les représailles sur la population. D’autres ont dû livrer ces informations, car La Loupe a été bombardée et il y a eu 64 morts. Personnellement, je n’aurais pas supporté d’avoir ces morts sur la conscience.

Je m’engage ensuite dans la Marine. Au soldat qui me demande la durée de mon engagement et me propose de prendre au moins 3 ans afin de toucher une prime, je réponds : « Non, je ne viens pas pour de l’argent mais pour défendre mon pays, ce sera donc pour la durée de la guerre ». Je ne voulais plus que les gens souffrent de la faim ni de toutes les privations liées à l’Occupation. Je suis parti aux USA où se construisait mon futur bateau le Somali. J’ai appris les notions d’anglais nécessaires pour comprendre les indications sur le bateau, où tout était indiqué en anglais.

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Le Somali était un destroyer d’escorte. J’étais radiotélégraphiste mais au poste de combat j’étais sur les ponts et transmettais les ordres de l’officier canonnier par des tuyaux qui allaient directement aux mitrailleuses lourdes. J’étais également porte-voix du commandant. J’ai guerroyé dans la mer des Caraïbes. Nous protégions les bateaux de marchandises et coulions des sous-marins. Puis ce fut la Méditerranée : j’ai découvert les ports de Casa, Alger, Oran et Bizerte. J’ai toutefois un regret, au moment du débarquement en Normandie, j’étais en escale à New York.

Par contre, j’ai participé au débarquement de Provence, cette opération militaire a été menée à partir du 15 août 1944 par les troupes alliées dans le Sud-Est de la France (entre Toulon et Cannes). Pour ma part, il s’agissait de la plage de Cavalaire-sur-Mer (83).

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Lien pour découvrir l’opération Dragoon

Débarquement de provence (fichier PDF)

Vers 3 heures du matin, nous étions positionnés au large des côtes françaises. Quand a retenti l’ordre : « Ouvrez le feu », on y voyait comme en plein jour. Vers 10 heures, il y a eu une annonce, 7 marins allaient descendre sur la plage en récompense, en ce qui me concerne pour le passage en Espagne et mon emprisonnement, car nous étions mouillés en mer à 200 ou 300 mètres. Cela faisait trois ans que je n’avais pas posé le pied en France. Chacun des sept marins voulaient rapporter quelque chose aux autres, alors nous nous sommes mis à genoux et nous avons rapporté du sable dans nos poings que nous avons laissé couler sur le pont. Je n’oublierai pas cet homme qui a pris le sable dans ses mains et s’est mis à pleurer de grosses larmes, submergé par l’émotion, il était marié et père de trois enfants.

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J’ai eu ma première permission en 1944, j’ai rencontré ma future femme. Je n’ai jamais revu mon camarade d’échappée, il avait rejoint son régiment de cavalerie au Maroc. Mon bateau le Somali a poursuivi sa carrière en Indochine. J’ai envoyé une photographie de mon mariage à mon ami qui s’est réjoui pour moi, puis plus aucune nouvelle… Il était de Lille, j’aurais pu essayer de le retrouver mais je pensais qu’il pouvait avoir été tué et je ne voulais pas le savoir.

En 1945 j’ai repris la vie civile. Je suis devenu le Président de l’UNC de la section du Raincy et je le suis toujours. Je suis venu à Paris pour me perfectionner dans mon métier de boucher. Enfin je me suis installé au Raincy où j’ai pris une boutique avec mon épouse et un garçon sortant d’apprentissage. J’ai fait prospérer ma boucherie pendant de nombreuses années, et on a fini à 6 personnes à temps plein, et deux apprentis. Longtemps, je n’ai pas parlé à mes proches de ce que j’avais vécu, mes camarades sont morts maintenant… Je veux transmettre et livrer mon récit. Ne pas passer sous silence le sacrifice de tant d’hommes et le courage de l’homme ordinaire que je suis dans des circonstances extraordinaires.

J’ai reçu la Légion d’Honneur en 1997 mais sinon je n’ai jamais rien demandé, je n’ai fait que mon devoir.

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